Chronique : Les nefs de Pangée – Christian Chavassieux

Parmi les meilleures plumes qu’il m’ait été donné de rencontrer jusqu’à présent dans les littératures de l’imaginaire, on compte entre autres Jean-Philippe Jaworski : celui-ci voisine désormais, tout en haut de mon parnasse personnel de la fantasy francophone, aux côtés de Christian Chavassieux.

Christian Chavassieux est né en 1960 à Roanne. Il est par ailleurs poète (ce qui se sent dans sa prose) et déploie son talent dans des domaines aussi variés que la nouvelle, le théâtre, ou l’essai.  Il est notamment l’auteur de Mausolées, publié aux éditions Mnémos, et du roman historique L’affaire des vivants.

Que raconte Les nefs de Pangée ? Dans un monde où un unique et immense continent, Pangée, trône seul sur un unique et immense océan, les enfants de Ghiom ont pour coutume ancestrale de s’unir à intervalles réguliers pour partir en chasse d’un monstre gigantesque, l’odalim, dont le trépas signera l’avènement d’un âge nouveau et pacifié pour les vivants terriens. Il s’agit là de la dixième chasse : la neuvième ayant été un consternant échec, il s’agit de se surpasser pour la suivante, et de bâtir l’armada la plus immense que l’industrie puisse enfanter. Seulement, l’histoire réserve aux Pangéens bien des surprises et suscitera bien des questionnements…

Cette fresque de plus de cinq cents pages a été qualifiée à de multiples reprise de fantasy opera afin de la mettre en vis-à-vis d’autres œuvres appartenant au genre frère de la science-fiction. Si dans ce dernier, la branche space opera rassemble des œuvres aux décors de dimension intergalactique et se déroulant sur un temps considérable, soulevant dès lors des enjeux fondamentaux d’ordre politique, spirituel ou encore écologique (que l’on songe au monumental Dune), Les nefs de Pangée émarge bien dans cette catégorie. Si les nefs en question, grosses comme les vaisseaux de chrome et d’acier de nos références communes en matière de croisière galactique et autres expéditions interstellaires, naviguent sur une immensité de taille biblique, voire diluvienne – l’océan appelé l’Unique, l’Autre de Pangée, pân-gaïa, l’entité tellurique, totale et unique elle aussi – elles empruntent avant tout à tous les repères de l’épopée. 

Je les imaginais pour ma part comme de vastes et noirs trirèmes aux flancs bombés, à la panse gargantuesque, surmontées, comme Chavassieux le raconte, de voilures de soie écarlate démesurées. Leur corps est tout entier bâti, du mât jusqu’aux œuvres vives, de la chair solide du maître-arbre de Pangée. Il est d’ailleurs significatif que ces titans ligneux soient nommés « arbres-fer », comme si l’auteur voulait rendre jusque dans la matière de ces imposants navires la gémellité de la fantasy et de la science-fiction. Finalement, de fer ou de bois, les vaisseaux restent les protagonistes d’opéras qui, d’un genre à l’autre, déploient les mêmes ouvertures, arias et finals, en gravitation autour des mêmes motifs et des mêmes enjeux fondamentaux. Et cette analogie transparaît durant une grande partie de l’œuvre, lorsque la chasse à l’odalim bat son plein : d’un point de vue purement stratégique et militaire, les affrontements se déroulent dans un espace fluide (fluidité qui caractérise aussi bien la mer que l’espace sidéral). Ces conflagrations, narrées d’une plume expressive et amplement déployées dans une prose épique, sont naturellement à rapprocher des batailles spatiales où les navires de métal s’entrechoquent dans le crépitement d’une luminescente mitraille.

Ce fonctionnement spéculaire qui fait se ressembler comme des frères jumeaux fantasy et science-fiction, vidant presque de tout sens ces étiquettes convenues, se retrouve jusque dans la structure globale du livre, qui se divise globalement en deux mouvements : je ne dévoilerai rien ici pour ne pas influencer davantage votre lecture, évidemment, vous devrez lire le livre pour en juger par vous-mêmes… L’effet de surprise est garanti. Le thème de l’identité des deux genres littéraires en question est en tout cas traité avec profondeur dans l’ouvrage. Ursula K. Le Guin affirmait également cette identité, en particulier dans son essai sur les littératures de l’imaginaire dont j’ai écrit la chronique ici (1).

Résultat de recherche d'images pour "genette palimpsestes"Le monde de Pangée est fort bien charpenté, foisonnant de détails et dépaysant. Les personnages y circulent en grand nombre. Si grand, dailleurs, que la plupart semblent quelque peu seffacer derrière le mouvement général de lintrigue, certains, en arrière-plan, étant parfois purement évanescents... Hormis les protagonistes, certains gravitent autour de ces derniers comme des faire-valoir au lieu dapparaître comme de véritables individus indépendants doués dun vouloir et de motivations propres... Est-ce un écueil dans lequel lauteur est tombé en concentrant toute son énergie sur le monde lui-même et les soubresauts de son devenir, au détriment des individus acteurs de ce devenir ? Il est permis de le penser, mais dans Les nefs de Pangée, les personnages ne mintéressent finalement quà titre secondaire. Je tendrais à mappesantir davantage sur les niveaux de sens globaux que l'on peut envisager en lisant ce roman, tant celui-ci est, on le verra, riche en références et en hommages. Lintertextualité, comprise au sens où Gérard Genette lentendait (2) apparaît en effet comme lun des outils avec lequel lauteur cisèle son œuvre : cette dernière en invoque dautres et les rend parfois même présents jusquà la réécriture, dans une heureuse coprésence qui fait tout simplement des Nefs de Pangée un hommage à la littérature elle-même.
Tout d'abord, on appréciera la métaphore épurée de l’affrontement terre-mer qui est filée tout au long de l’ouvrage. D’un côté, Pangée, tel un bloc de terre fixe sur le globe, où les lieux sont distincts – les résidences des grandes familles, par exemple, se divisent en deux catégories, selon une bipartition fonctionnelle : maisons de jour et maison de nuit – et la puissance est verticale, ce que l’on retrouve autant dans l’ordre social, dominé par de grandes gentes, que dans les poussées vitales de ces arbres démesurés que l’on trouve près de la source du long fleuve qui traverse la presque totalité de l’unique continent ; de l’autre côté, l’unique océan, où les lieux sont indistincts car l’espace y est fluide, où les alliances sont horizontales et de l’ordre du pacte… Le lecteur découvrira le pourquoi de cette « contractualité » : je crains déjà d’en dire trop.

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On pourrait interpréter de bien des manières cette polarité terre-mer, et surtout cette quête du bouc émissaire à sacrifier afin de régénérer la course des âges. On songe à l’ouvrage du juriste allemand Carl Schmitt, Terre et Mer (1944) : l’Histoire du monde de Pangée est celle d’une inarrêtable et constante dialectique, celle de la Terre et de la Mer. C’est une géopolitique sacrée qui subsume celle des rapports de force entre les différentes peuplades terrestres, et qui cherche en tout cas à les résoudre par la redirection de l’agressivité vers un ennemi extérieur. Comme si le seul véritable rapport de force qui valait d’être investi et vécu par tous était celui de la terre ferme contre l’onde salée, et de l’onde salée contre la terre ferme… Carl Schmitt ne disait-il pas que « [s]elon les interprétations des cabalistes médiévaux, l’histoire du monde est un combat entre la puissante baleine, le Léviathan, et le non moins puissant Béhémoth, animal terrien que l’on imaginait sous les traits d’un éléphant ou d’un taureau » ? La grande chasse marine, qui survient tous les vingt-cinq ans, rompt en quelque sorte le « communément vécu sur terre », le coutumier des guerres inter-ethniques. Elle demeure comme un défi aux peuples terrestres, comme un appel à se mesurer à ce qui est plus grand et irréductiblement autre qu’eux, ainsi qu’une source d’espérance et de rêve, d’évasion vers un ailleurs transcendant :

« La mer […] nous apparaît comme l’immensité de l’inconnu ; elle est l’image d’une mobilité qu’on ne peut affronter qu’avec des moyens artificiels. Nous marchons en toute tranquillité sur la terre, mais la mer est dangereuse, inhabitable, inhospitalière. Aussi associons-nous volontiers l’idée de mer à tout ce qui est mouvant, flottant, fluctuant, fuyant et fragile. […]
En même temps, par l’impression qu’elle nous donne d’un horizon lointain qui se perd dans l’infini, la mer est également symbole de l’espérance, de l’aspiration et de l’attente, à la différence de la terre, ferme, mais lourde, commune et vulgaire. » (Terre et Mer, Carl Schmitt). (3)

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On peut surtout effectuer le rapprochement avec la pensée de René Girard sur La violence et le sacré (1972) : de même qu’une société cherche à régénérer son ordre interne en le fondant sur une crise dont cet ordre s’avère être la résolution, elle cherche à évacuer en dehors d’elle-même la violence qui menace cet ordre. Cette violence se trouve alors projetée sur une victime sacrificielle, dont le sang versé est censé fertiliser le devenir pour que se réouvre l’horizon de l’histoire. C’est ainsi que les habitants de Pangée maintiennent leur règne dans une succession de cycles : rongés de mésalliances et de luttes internes, les habitants de l’unique terre doivent sans cesse se projeter dans l’Autre de la Terre pour y chercher la chose la plus archaïque et la plus sacrée, l’odalim, et la tuer, comme un meurtre rituel, comme s’ils cherchaient à renouveler d’âge en âge, leur solidarité interethnique face au plus grand des sacrilèges.

« L’Odalim nous hait et nous défie. Il est la beauté du monde ; nous sommes l’engeance de la création. Il veut se débarrasser de nous. C’est une lutte commencée avant le premier âge. L’Odalim a toujours su. Je l’ai vu dans son œil. Il espère notre venue, parce qu’il veut notre fin. Par lui, nous détruisons la beauté, le sacré, ce qui nous dépasse ; lui, par nous, détruit ce qui doit être détruit pour que la beauté perdure. […]
                Je veux le tuer pour le blasphème ! Je veux sa mort pour le triomphe injuste et nécessaire de Pangée, la victoire de la force industrieuse sur la beauté. » (Les nefs de Pangée, p.199).

Ce combat titanesque entre une armada « cosmique », reproduisant dans la disposition même des nefs la géographie du continent, et une créature incommensurable, si grande qu’elle se conçoit plus aisément comme un paysage, clôt à chaque fois l’âge en cours dans le fracas des flots épaissis du sang des morts et des rostres brisés contre l’échine écailleuse du Léviathan. A chaque reprise du sacrifice, c’est toute la Pangée, tel un Béhémoth, qui se jette à l’attaque : les arbres-fer qui croissent au centre ombilical du continent (au berceau du fleuve Myrâ) se font tout entiers nefs et pénètrent l’océan. La terre-mère, par l’éperon de la technique, terrasse son Autre pour ouvrir la voie à un nouvel âge. Le devenir cyclique du monde de Pangée est alors tragique, tant le choc Terre-Mer s’affirme à intervalles réguliers, tel l’éternel retour du même.

« Les étraves de Pangée déchiraient les vagues, les lourdes panses d’arbre-fer écrasaient les paquets de mer inlassablement jetés à leur rencontre. » (p.175)

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Et à chaque collision, Pangée semble apprendre davantage et accroître sa propre puissance. L’odalim apparaît ainsi comme le marchepied sur lequel les navigateurs, d’âge en âge, prennent appui pour surmonter leurs faiblesses et leurs insuffisances. L’immense créature apparaît également ainsi comme l’image même de la démesure pangéenne et le reflet marin de l’hybris terrienne, tout comme le grand cachalot blanc de Moby Dick d’Hermann Melville (1851) apparaît comme l’image même de l’inextinguible et incommensurable orgueil d’Achab… L’odalim est en même temps un catalyseur d’unité et de progrès des techniques navales, et un abîme dans lequel les terriens menacent de sombrer, et d’emmener à leur suite, dans les profondeurs de l’Unique, la paix et la prospérité de leur monde.

Comme j’ai pu le lire ailleurs, Les nefs de Pangée véhicule un sentiment d’amplitude et d’immensité car l’intrigue s’étire sur des dizaines d’années, et l’action se déroule sur une étendue donnant la même impression de « vastitude » qu’un space opera : plusieurs années s’écoulent en quelques pages, et des batailles navales homériques mettent des centaines de nefs aux prises avec l’odalim sur d’immenses distances. Le verbe persien (4) de Chavassieux donne même lieu à de purs moments de poésie en prose qui célèbrent la beauté du cosmos et nous restituent ce monde étrange dans une vibrante symphonie de couleurs, de sons et de saveurs.

« Le soleil se déformait au contact du ventre de la terre, enflait en son milieu et rougissait sous la pression secrète qui l’enfonçait dans le sol. De l’autre côté de la plaine, l’obscurité gagnait, l’arc de la lune minuscule pointait sa fourche vers le massif du Berceau, les premières étoiles gravissaient la voûte du ciel en se multipliant. De la plaine s’élevait une harmonie de craquements, herbes sèches libérées de la chaleur diurne, stridulations d’insectes, frémissement d’une faune invisible semblant accouchée par la nuit. » (p.119)

Le procédé de l’énumération est emprunté à l’épopée, comme pour faire un inventaire élogieux du réel présent et une apologie de la puissance martiale qui anime la race ghiom au moment du grand départ : c’est alors un spectacle bigarré qui s’offre au lecteur. Mille armées en partance pour une chasse rituelle, toutes rassemblées, malgré les fanions innombrables de leurs nations diverses, sous la bannière fédératrice du rituel cyclique où la Terre terrasse la Mer.

« Embarquèrent alors, au son des cris et des chants :
Gheém et g’é’lich de Memphée, les nombreux volontaires venus du pays de Bhaca, troupes enthousiastes montées sur des échasses, soldats parés de riches costumes barbares, coiffures nouées et peau luisante d’argile rouge. […]
                Thanéfer, colosses chargés d’armes, mâles et femelles indistinctement revêtus d’armures en feuilles d’arbre-fer repoussées, marchant au pas sous les encouragements des tambours. Légion de combattants incomparables réputés disciplinés, cruels et intrépides. […]
Apiens, légers et gracieux, dansant sur les quais, muscles glabres et huilés, vêtus de couleurs empruntées aux saisons et peau parfumée à la pulpe de jube-lent, déployant toute une énergie de rires pour écarter le spectre des eaux froides.
Ascoliens, dispersés sans méthode sous les bannières de leur clan aux motifs de poissons et de spectres, besace déjà au côté, y prélevant des portions de tige de cardier sans souci d’économie. » (p.167-p.170)

Ce passage est un hommage direct au fameux « catalogue des vaisseaux » de l’Iliade (au chant II) : Homère y déploie une vaste énumération des forces en présence durant la guerre de Troie. L’onomastique de Pangée n’est d’ailleurs pas sans rappeler le nom de certaines nations hellènes.

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Ces références à l’antiquité donnent à l’ensemble du récit une patine toute caractéristique : on pourrait décrire, comme l’aurait fait un Jean-Pierre Richard (5), un imaginaire de formes et de sensations, forgés par la peinture classique et académique aussi bien que par les péplums, la bande-dessinée et le roman graphique, où s’éveillent en nous les ors et les bronze des combats sur le sable et le pont des trirèmes, le choc des sarisses contre les boucliers échancrés, les casques à crinière fauve, et le sang des morts sur la face rugissante des guerriers. 

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Cette brume de sensation qui « fait » antique surgit de plusieurs sources littéraires, convoquées comme pour placer l’œuvre sous leur éminent patronage. En effet, on trouve tout à la fois la geste homérique (Iliade et Odyssée) et la réinterprétation romanesque, beaucoup plus tardive, de l’antiquité, en particulier dans Salammbô de Flaubert, dont on peut voir des phrases quasiment réécrites dans Les nefs de Pangée. Je cite en particulier la phrase envoûtante, à haute teneur évocatoire, qui plante en une fulgurance initiale l’épine du dépaysement dans l’esprit du lecteur, ainsi qu’un décor d’ailleurs et d’autrefois : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar » (6). Le lecteur attentif trouvera les autres références au fil du roman.

L’amplitude de cette fresque se fait aussi ressentir dans la volonté de l’auteur d’inscrire son histoire sur le temps long, afin de peindre de grandes bascules anthropologiques. Si j’ai pu trouver l’élan épique du début grisant et restituant bien l’enthousiasme d’une civilisation vigoureuse, quoique la confiance en sa propre force commence peu à peu à vaciller, je trouve que la dynamique de l’ouvrage tend à s’épuiser lorsque ce dernier s’achemine vers sa fin. Je trouve que l’idée de montrer l’évolution d’un peuple de la tradition vers la modernité excellente : dommage que cette idée difficile et exigeante pâtisse d’une exécution que j’ai trouvé quelque peu maladroite, car précipitée.

Je m’explique. Pangée se présente à nous comme un rassemblement de peuples enferrés dans une tradition immuable. Les nations y sont diverses et autonomes, l’histoire se répète d’âge en âge, enfermée dans un devenir cyclique caractéristique des sociétés traditionnelles. Les dieux transcendants que l’on aurait voulu voir ne se montrent pas. Probablement parce que l’intégralité de la vie, sur Pangée, se déroule dans une immanente sacralité… Ces énumérations cosmiques et ces vastes panoramas harmonieux décrivent un monde où le divin est en réalité partout, et où le rituel religieux se confond parfaitement avec l’acte guerrier suprême, qui consiste à porter le fer du harpon au flanc de l’odalim. L’histoire est cyclique et tragique, replongeant régulièrement dans le fracas sanglant du combat pour se régénérer. 

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L’argent n’existe pas : les communautés organiques fonctionnent en échangeant biens et services sans intermédiaire. On peut y deviner la pratique du troc, voire, peut-être, celle du don et du contre-don, bien décrite par Marcel Mauss (7) pour décrire la modalité de l’échange qui règne dans les sociétés archaïques. Au terme d’une évolution cruciale qui s’opère au sein de l’un des peuples prépondérants de Pangée, toutes ces facettes de l’ethnologie initiale des Pangéens entrent en métamorphose. Émerge alors une société dont les caractéristiques rappellent à beaucoup d’égards la modernité : introduction de l’argent, et donc du salaire et de l’accumulation du capital ; abolition des grands rituels et vénération d’un messie, signant par là l’introduction d’une monolâtrie et même d’un culte de la personnalité, mais aussi l’abolition de la grande boucle infinie de l’histoire, remplacée par un devenir linéaire et ascendant… une ligne droite menant, via l’énergie motrice et nécessairement bonne d’un « progrès », à une parousie, à l’avènement d’un âge d’or. J’ai trouvé que ces évolutions, malheureusement, n’étaient pas développées avec suffisamment de naturel et de précision pour qu’elles paraissent suffisamment crédibles. L’argent arrive dans la tête des enfants de Ghiom comme une nouveauté un peu saugrenue, qui ne s’explique par rien d’autre que l’idée qu’un jour, une élite eut de l’instaurer tout net et sans véritable motif sur tout le continent. En tout cas, rien ne laissait présager de son arrivée dans la civilisation de Pangée. Peut-être aurait-il fallu inclure dans les méditations de Plairil Anovia sur sa lecture des Prophètes – Plairil est le Remet, le Promis, le Messie « annonciateur d’un monde régénéré » (Glossaire p.588) – une dimension doctrinale programmatique qui annonce l’arrivée de l’argent dans la vie des Pangéens. Peindre une évolution anthropologique aussi massive n’est pas, j’en conviens, chose aisée, mais il faut louer l’auteur d’avoir pu tenter la chose, a fortiori dans le cadre d’un genre littéraire encore quelque peu déprécié par la critique… Après tout, n’est-ce pas le rôle de ce dernier, qu’il soit d’anticipation, d’évasion, ou des deux, de proposer une vision du devenir humain et d’explorer ses fondements ?

Fort heureusement, l’éternel retour du même s’avèrera plus fort que les vaticinations millénaristes du Remet, et battra en brèche sa nouvelle théologie : le motif principal des Nefs de pangée, au final, est le retour en la demeure. C’est le motif odysséen par excellence : le voyageur part de chez lui pour un long périple, et subit des épreuves qui le fortifient et le transforment. Puis il revient chez lui, en son foyer, il revient à lui. Le voyageur retourne à son point de départ, il réaccoste aux mêmes quais qui l’avaient vu, naguère, s’en aller pour d’autres horizons. Il retrouve certes le lieu initial, mais il s’est transformé dans l’intervalle, sans quoi ce retour ne serait que régression. S’il se réenracine dans le foyer des siens, il a bel et bien changé en profondeur.

« Maintenant. Maintenant que je suis sous les branches des arbres, devant la maison de mem. Maintenant que je suis vieille et paisible, me voici au terme d’un long cheminement, revenue à mon point de départ. » (Epilogue, p.547).

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Ainsi, la véritable voie où mûrit réellement le devenir est bien dans le retour au foyer, voire au lieu de naissance. De même que le lieu « ombilical » de Pangée est la source du fleuve Myrâ – le berceau, rempli des arbres géants – Ulysse, de retour chez lui à Ithaque, se fait reconnaître de sa femme en rappelant la façon qu’il a eue d’organiser le foyer conjugal et de bâtir leur couche commune : à partir du lieu où un olivier croissait. De même que les Pangéens retournent chez eux avec la dépouille de leur proie pour y entamer un nouvel âge de paix et de concorde, Ulysse rentre chez lui retrouver son épouse Pénélope, loin du courroux de Poséidon. L’Histoire connaît ainsi une évolution plus authentique, plus en adéquation avec l’Être du monde, lorsque les flux et les reflux de l’histoire ont pour point de départ, puis de convergence, un lieu que les vivants ont en commun, que l’on pourrait appeler un centre. Ce retour au lieu de départ, au lieu de naissance, vaut finalement mieux qu’un exil dans les arrières-mondes d’un millénarisme qui verrait les vivants avancer toujours plus outre, suivant une direction unique, une téléologie, un état absolument meilleur, mais finalement si éloignés de la sagesse de l’archaïque, si inauthentique dans leur éloignement par rapport aux « régions centrales, [au] sol natal et [à] l’origine mystérieuse à partir desquels l’Être darde ses rais » (8)… L’enjeu est bien celui-là, à mon sens, dans ce motif du retour en la demeure : c’est celui du « vrai lieu », notion fondamentale au centre des conceptions poétiques d’Yves Bonnefoy (9). Si cette thématique est si importante et son lien avec la poésie si évident, c’est que la poésie (poiesis, de poiein signifiant « faire », « créer ») s’apparente à la profération d’une parole archaïque, puissante, originelle et (re)fondatrice, qui se déploie avec « la grâce enfin d'un langage où se transmet le mouvement même de l'Être », comme le disait si magnifiquement Saint-John Perse (10). La poésie recrée, au point de bascule entre une ère qui meurt et une autre qui naît après lui, un grand récit qui réouvre le devenir régénéré de l’histoire : c’est pourquoi le « vrai lieu » n’est pas seulement un territoire physique, cartographié, et neutre, mais un principe à part entière, presque métaphysique, un espace qui fait corps avec la vie. Et la vie nouvelle est précisément l’enjeu qui se dessine à la fin des nefs de Pangée : la vie sur une terre retrouvée, donnée à l’habitation des vivants, mise en partage entre ses habitants, au sein d’une ère nouvelle.

Par conséquent, je pense que je recommanderais chaudement la lecture des Nefs de Pangée. Nous avons là une œuvre conséquente, qui bénéficie d’une écriture magnifique et d’un univers d’une richesse à la hauteur des enjeux qu’elle explore et qu’elle illustre.

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Tom Vipraine

(1) Le Langage de la nuit – Essais sur la science-fiction et la fantasy, Ursula K. Le Guin (2016).
(2) Palimpsestes. La Littérature au second degré, Gérard Genette (1982) : lintertextualité est, chez Genette, lun des modes possibles de la transtextualité.
(4) Pour comprendre quels morceaux étincelants de poésie persienne le roman de Chavassieux m’a rappelés, je recommande la lecture d’Eloges (1911), de Vents (1946) et d’Amers (1957), de Saint-John Perse.
(5) Littérature et sensation, Jean-Pierre Richard (1954) : « Tout commence par la sensation », écrivait-il en ouvrant son étude sur Stendahl.
(6) Salammbô, Flaubert (1862). La formule d’ouverture du roman de Flaubert se retrouve, quasiment au mot près, à la page 151 des nefs de Pangée. Même les noms propres entretiennent avec la réécriture de Chavassieux une sorte de parenté phonique : « C’était à Mehassa, faubourg de Basal, dans le jardin des nautiles. »
(7) Dans son fameux Essai sur le don (1924), Marcel Mauss décrit la pratique du don comme un « fait social total » : les bâtisseurs de nef de Basal, dans le roman de Chavassieux, ne sont-ils pas appelés les Généreux ? Le don de leur savoir-faire et de leur industrie est à la base de ces grandes « chasses à la baleine », donc au fondement même du mouvement de l’histoire…
(8) Je tire cette magnifique formule d’une note du philosophe Baptiste Rappin publiée sur le site du critique littéraire Juan Asensio, « Stalker », à propos d’un ouvrage du poète Yves Bonnefoy traitant des rapports entre la gnose et la poésie (La poésie et la gnose, paru en 2016). La note est à consulter à cette adresse : http://www.juanasensio.com/archive/2016/12/04/actualites-de-la-gnose-la-poesie-et-la-gnose-yves-bonefoy-baptiste-rappin.html
(9) Du mouvement et de l'immobilité de Douve, Yves Bonnefoy (1953) : « Vrai lieu » est le titre de l’un des poèmes du recueil.
(10) Œuvres complètes « Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960 », Saint-John Perse.



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